Entre engagement sans limites, pression quotidienne et solitude face aux décisions, qui prend soin de celles et ceux qui dirigent ? Le 13 octobre 2026, la Fondation Université Savoie Mont Blanc a ouvert le dialogue sur un sujet encore trop souvent passé sous silence : la santé mentale des dirigeants et des entrepreneurs. Témoignages sans filtre, regards croisés de professionnels de santé et atelier participatif ont rythmé une rencontre placée sous le signe de la prévention, du partage et de la recherche.
Diriger, c’est décider, anticiper, accompagner ses équipes, faire face aux imprévus… Et bien souvent, continuer à avancer, même quand les difficultés s’accumulent. Mais jusqu’où peut-on « tenir » sans s’épuiser ?
C’est cette question qui a traversé la table ronde réunissant Antoine Chiron, ancien dirigeant au sein de l’entreprise familiale Alpina Savoie, une médecin du travail du SPST 73, Valérie Messelot et une responsable de la prévention des risques professionnels à la MSA, Ophélie Mereau.
Parmi les temps forts des échanges, le témoignage particulièrement marquant d’Antoine Chiron. Héritier de six générations d’histoire entrepreneuriale, il a consacré 39 années à une entreprise dont il a accompagné les nombreuses évolutions et transformations. Après un parcours riche en défis et en responsabilités, marqué par des périodes de fortes tensions, il est confronté à un épuisement professionnel qui l’amène à quitter l’entreprise en 2022.
S’ouvre alors une période de transition et de reconstruction, durant laquelle le soutien et les échanges avec d’autres dirigeants et entrepreneurs jouent un rôle essentiel. Aujourd’hui, il accompagne de jeunes entreprises industrielles et partage son expérience pour sensibiliser les dirigeants aux risques du burn-out, à l’importance d’en reconnaître les premiers signes et à la nécessité de savoir s’entourer.
Son histoire a fait écho aux analyses des professionnelles de santé présentes. Irritabilité inhabituelle, difficultés à déconnecter, fatigue persistante, perte de recul, isolement… Les premiers signes d’épuisement sont souvent visibles, mais trop facilement banalisés.
Autre enseignement essentiel : le burn-out ne peut pas être réduit à une fragilité individuelle. Charge de travail, pratiques managériales, contraintes économiques, perte de sens et manque de ressources sont autant de facteurs qui peuvent fragiliser les dirigeants.
Comment préserver sa capacité à faire face dans un monde où les crises et les incertitudes semblent se succéder sans répit ?
Cette interrogation est au cœur d’EMPOWER, un projet de recherche interdisciplinaire soutenu par la Fondation de l’Université Savoie Mont Blanc
Portée par l’USMB et mobilisant plusieurs laboratoires de recherche et un réseau international d’environ 70 chercheurs, EMPOWER explore les liens entre santé mentale, entrepreneuriat, résilience et performance des organisations.
Un concept occupe une place centrale dans cette démarche : le capital psychologique. Il repose sur quatre composantes complémentaires, les HERO :
L’hypothèse explorée : ce capital n’est pas figé. Il peut être développé et renforcé.
À l’heure où les entrepreneurs et les dirigeants doivent composer avec une forme d’« adversité permanente », investir dans leurs ressources psychologiques pourrait ainsi constituer un levier important pour leur santé et la durabilité de leur activité.
Aurélie Gauchet, professeure en psychologie de la santé, a invité les participants à découvrir la méthode CBSM : Cognitive Behavioral Stress Management. C’est un programme de gestion du stress fondé sur les thérapies cognitives et comportementales.
Déjà étudiée auprès de différents publics, notamment des professionnels de santé, cette approche vise à développer des stratégies permettant de mieux comprendre et réguler le stress.
L’atelier a permis aux participants d’explorer un mécanisme essentiel : le lien entre une situation, les pensées qu’elle déclenche et les émotions qui en découlent.
À travers des exercices individuels et des échanges collectifs, chacun a pu apprendre à identifier certaines pensées automatiques, à questionner leur crédibilité et à rechercher des interprétations plus nuancées.
Un message à retenir : « Les pensées ne sont pas des faits. »
Cette rencontre marque une nouvelle étape pour EMPOWER, projet construit au croisement de la recherche et des réalités vécues par les dirigeants
Dès 2027, une étude pilote devrait permettre à une trentaine de dirigeants et d’entrepreneurs d’expérimenter un programme de gestion du stress adapté à leurs réalités professionnelles.
L’ambition : évaluer l’intérêt de cette approche auprès des entrepreneurs, tout en ajustant son contenu et ses modalités à leurs besoins.
Pour préparer cette expérimentation, les participants à l’événement ont été invités à exprimer leurs attentes à travers un questionnaire interactif : principales sources de stress, ressources mobilisées, formats de formation privilégiés, disponibilité…
Présentiel, distanciel, format hybride : plusieurs pistes sont à l’étude pour proposer un accompagnement compatible avec les agendas souvent chargés des dirigeants.
Cette démarche traduit l’une des ambitions du projet : faire avancer la recherche avec les acteurs du terrain, pour développer des solutions concrètes et adaptées.
Participez à 8 séances fondées sur les thérapies cognitives et comportementales.
L’objectif ? Développer des stratégies d’adaptation durables face au stress et à l’anxiété.
Démarrage prévisionnel mi-janvier 2027.
Pour conclure cette rencontre, le président des Entrepreneurs Savoie, Anthony Orsonneau, a livré un regard personnel sur les contradictions du quotidien entrepreneurial.
Derrière le dirigeant souriant, disponible et performant, la réalité est parfois bien différente. Pourtant, reconnaître ses difficultés reste compliqué dans un univers où l’hyperdisponibilité et l’hyperactivité sont encore trop souvent valorisées.
Avec humour et franchise, il a invité les entrepreneurs à changer de regard sur leur rapport au travail : accepter de ne pas répondre immédiatement à toutes les sollicitations, préserver du temps pour soi, prendre soin de ses collaborateurs et, surtout, oser parler lorsque les choses deviennent difficiles.
En réunissant dirigeants, professionnels de santé, chercheurs et acteurs de l’entrepreneuriat, la Fondation USMB a contribué à ouvrir un espace de dialogue essentiel. Une rencontre qui rappelle que prendre soin de soi n’est pas incompatible avec l’ambition entrepreneuriale : c’est aussi une ressource pour entreprendre dans la durée.