Propos de chercheurs 2021

Courant 2020, la Fondation USMB a décidé de donner la parole aux chercheurs de l’Université Savoie Mont Blanc dans le cadre d’une chronique baptisée “Soigner des maux avec des mots”. Elle souhaitait, par ce biais, apporter un éclairage sur la crise complexe et totalement imprévisible que commençait à traverser notre pays, et plus largement le monde. Ces “Propos de chercheurs” se tournent à présent vers l’avenir, toujours avec le même objectif.

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Aujourd’hui, Boris Bourgel, Maître de Conférences en sciences de gestion et auteur d’une thèse sur la performance sociétale (économique, sociale et environnementale) des stations de montagne, évoque les impacts à court et à plus long terme d’une saison “blanche” qui vire au noir.

Boris Bourgel

Maître de Conférences en sciences de gestion
Université Savoie Mont Blanc (USMB) /Institut de Recherche En Gestion et en Economie (IREGE).
 
Mardi 9 février 2021

C’est un véritable tsunami qui s’est abattu sur les stations de montagne en 2020, après la fermeture prématurée des domaines skiables en mars, puis la décision de ne pas ouvrir (pour l’instant) les remontées mécaniques sur la saison 2020/2021. Quid de l’impact de cette situation qui dépasse l’imagination

Je vois plusieurs impacts. Le premier est d’ordre économique. La saison 2019/2020 a été amputée de plusieurs semaines de fonctionnement et l’hiver 2020/2021 se déroule sans ski alpin, sans restaurants… Les pertes de recettes touristiques à court-terme sont colossales ; entre 4 et 6 milliards d’euros pour les stations de montagne de Savoie et de Haute-Savoie selon l’Agence Savoie Mont Blanc. Sur les années à venir, il faut s’attendre à d’importantes conséquences sur l’emploi et l’investissement pour l’ensemble de la filière, avec des reports et annulations de projets de développement et, possiblement, des faillites.

Le deuxième concerne la clientèle, ses habitudes et comportements de consommation. Compte tenu des conséquences de la crise sanitaire sur nos vies, il semble raisonnable de penser que certaines tendances de consommation déjà installées vont s’accélérer, telle que la prise en compte croissante de considérations environnementales et sociales dans l’acte d’achat. Il est également probable que de nouvelles préoccupations et de nouveaux comportements apparaissent chez les consommateurs. S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, un travail d’étude auprès de la clientèle apparait comme indispensable pour préparer l’après-crise.

Le troisième concerne les acteurs du tourisme et leur vision de l’avenir. La fermeture des remontées mécaniques se traduit différemment d’une station à l’autre ; certaines peuvent s’appuyer sur d’autres activités telles que le ski de fond, le ski de randonnées ou la luge alors que d’autres tentent de proposer des offres spéciales télétravail, par exemple. Mais dans l’ensemble, cette situation met en évidence la dépendance du tourisme de montagne au ski et l’incapacité des autres activités à générer autant de recettes et à accueillir autant de touristes, à ce jour. Si la prise de conscience de ce phénomène n’est pas nouvelle, la situation actuelle constitue un électro-choc et installe un sentiment d’urgence dans les stations au sein desquelles l’activité ski est menacée à court/moyen terme par le réchauffement climatique.

Finalement, il semble qu’à la crise sanitaire s’ajoute une sorte de « crise existentielle » pour le tourisme de montagne qui incite à accélérer le mouvement déjà amorcé de diversification de l’offre. Paradoxalement, les conséquences économiques de la crise et des mesures de protection sanitaires risquent fort de limiter les marges de manœuvre et de freiner cette transition vers de nouveaux modèles pour le tourisme de montagne.

Justement, la mise en place de business model durable dans les stations de sports d‘hiver est un de vos axes de recherche…

Mon travail de thèse, débuté en 2014, m’a amené à travailler sur la performance sociétale des stations de montagne (économique, sociale et environnementale) en réponse aux nombreux défis sociétaux auxquels elles sont confrontées (maturité du marché, impacts du réchauffement climatique, etc.). Le travail mené a montré qu’au-delà de la performance, ces défis questionne plus largement leur modèle. Dans le prolongement de ce travail, j’ai décidé de m’intéresser, avec d’autres collègues de l’IREGE, aux Business Models durables du tourisme de montagne.

La mise en œuvre d’un Business Model durable constitue une réponse volontaire et organisée aux défis sociétaux en question. Cette approche soulève des questions clés : quelle création de valeur économique, sociale et environnementale souhaite-t-on ? Pour quelle clientèle et pour quelles parties prenantes ? Quelle est la contribution de chaque acteur à cette création de valeur ? Existe-t-il des conflits de Business Model du point de l’offre (ex : conflits de positionnement) ou de la demande (ex : conflits d’usage) ?

Toutes les stations ne sont pas égales face aux défis évoqués, tout comme la crise que nous vivons ne les impacte pas de la même façon. Il n’y a donc pas de réponses uniques aux questions ci-dessus. Chaque station, en faisant l’examen de sa situation, peut construire le ou les Business Models durables qui lui paraissent les plus adaptés.

Et quid de la place du ski alpin ?

Aujourd’hui, le ski occupe une place centrale dans le tourisme de montagne. Après tout, la France reste l’une des principales destinations ski du monde et compte des stations de montagne disposant d’une offre ski exceptionnelle.
A plus long terme ? Chaque station apportera sa réponse à cette question. Là encore, il n’y a pas de modèle unique ; la dépendance à l’activité ski ne pose pas les mêmes problèmes partout. On peut imaginer que les stations de basse ou moyenne altitude, dont les niveaux d’enneigement sont davantage menacés par le réchauffement climatique, vont chercher à réduire leur dépendance au ski en diversifiant l’offre, notamment sur les autres saisons. Inversement, il semble légitime que les stations d’altitude continuent à proposer un modèle centré sur le ski en diversifiant leurs offres autour de cette activité.

Pour autant dites-vous, il faut relativiser l’impact de la crise Covid. Pourquoi ?

Malgré ses conséquences, la crise sanitaire ne peut se comparer aux défis sociétaux évoqués précédemment. D’une part, cette crise demeure un évènement qui, espérons-le, prendra fin prochainement. D’autre part, elle n’a pas le caractère structurant pour l’avenir du tourisme de montagne d’un enjeu comme le réchauffement climatique, par exemple. Ces défis étaient là avant, ils seront là après et ils ne sont pas en pause pendant cette crise. Les laisser de côté dans l’urgence de la crise me semble être une erreur qui reviendrait à perdre de vue le moyen/long terme.

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Alors qu’Arnaud Carré animera le 29 avril, avec sa collègue Sonia Pellissier, un webinaire organisé par la Fondation USMB et Thésame sur le thème “1 an de crise sanitaire et psychologique, que reste-t-il de nos collectifs ?”, ce docteur en psychologie indique que « le pic de la crise de santé mentale arrivera très probablement après la crise biologique de la Covid-19 ».


->Webinnov #6: “ 1 an de crise sanitaire et psychologique, que reste-t-il de nos collectifs ? ” Jeudi 29 avril 2021 – 17h à 18h – en ligne<-


Arnaud Carré, maître de conférences au département de Psychologie, docteur en Psychologie, psychologue spécialisé en psychopathologie et en prévention au Laboratoire Inter-universitaire de Psychologie – Personnalité, Cognition, Changement Social (USMB, Univ. Grenoble Alpes, EA4145) dont il est le directeur adjoint.
 
Jeudi 22 avril 2021

Voici plus d’un an qu’a débuté la crise sanitaire liée à la Covid-19 en France. A-t-elle d’ores et déjà eu un impact au niveau de la santé mentale des individus ?

Nous avons encore du mal pour l’instant à mesurer concrètement et à évaluer la totalité des effets de cette crise.  Dans des pays mieux équipés en termes de veille sanitaire en santé mentale comme l’Australie ou les Etats-Unis, il ressort à court terme des premières études une hausse des épisodes neuropsychiatriques comme les troubles dépressifs, anxieux, les épisodes de stress, les insomnies, les altérations cognitives (attention, mémoire) …

Et en étudiant la manière dont se sont déroulées d’autres pandémies, les données soutiennent l’existence d’une problématique de santé mentale en plus de la problématique liée aux virus. La dimension psychopathologique de la crise se manifeste à distance, en rebond.

Constatez-vous quand même d’ores et déjà des effets ?

Nous distinguons deux niveaux pour ce qui est de l’effet de la crise actuelle sur la santé mentale : l’impact de la peur du Coronavirus (sa contagiosité, sa létalité, son instabilité…) et l’impact de toutes les mesures barrières prises autour pour lutter contre ce virus encore difficile à maîtriser (confinement, chômage partiel…).  C’est quelque chose qui pèse d’ores et déjà beaucoup sur le bien-être et la santé mentale, et qui est majoré par les difficultés économiques et sociales, ou bien encore les activités sportives et culturelles, devenues temporairement inaccessibles.

Une récente série d’études, notamment parues dans la revue The Lancet Psychiatry, rapporte que les troubles dépressifs, anxieux et liés au stress sont plus importants chez les patients qui souffrent de la Covid, et plus encore chez ceux qui cumulent maladie et difficultés socio-économiques. Il s’agit donc d’un véritable enjeu aujourd’hui que de conduire des études épidémiologiques qui modélisent pleinement les facteurs capables d’impacter la santé mentale, dont les aspects socio-économiques. Nous nous engageons dans cette voie au laboratoire.

Par ailleurs, nous constatons aussi des affects négatifs corrélés à la peur du virus et qui semblent toujours bien présents avec de nouveaux facteurs dont il faut tenir compte depuis “la première vague”, comme l’apparition des variants, l’hésitation vaccinale… La vaccination créé l’espoir, mais suscite également des interrogations et inquiétudes. Nous pourrions ici formuler l’hypothèse que cela reflète des inégalités importantes en termes d’éducation, notamment à la santé et à la démarche scientifique.

Cette crise a accéléré la mise en place du télétravail et des relations à distance, mais aussi le repli sur soi, la recherche d’une sécurité à tout prix… Ne perdons-nous pas ainsi en esprit collectif ? 

 Cette crise est également une source de constats de paradoxes.  Pour plusieurs disciplines scientifiques, dont les sciences psychologiques, la pandémie représente un laboratoire à ciel ouvert. Elle donne accès à la complexité de phénomènes individuels et sociaux, tout comme  à ce qui relève de l’adaptation et de la résilience. 

Par exemple, la pandémie a permis de développer, voire de réinventer, des pratiques comme le télétravail dans de nombreux domaines. L’université, qui s’est transformée pour tout ou partie de ses activités en établissement académique distanciel, en est une illustration. La période que nous traversons a ainsi favorisé la découverte de nouveaux outils dans le domaine du numérique, elle a aussi parfois rendu les individus davantage maîtres de la gestion de leur temps et de leurs tâches. Elle semble permettre aussi de mettre en place de nouvelles manières de gérer les groupes ou d’instaurer de la cohésion. Dans les premiers retours d’ordre qualitatif, les collectifs paraissent rester assez soudés malgré la distanciation physique.  Mais il manque à ce jour, des vraies études d’impact sur ces pratiques, et plus spécifiquement sur les impacts en termes de qualité des relations interpersonnelles et leur régulation. A plus long terme, il s’agira aussi de mieux décrire et quantifier les effets des sentiments d’isolement et le repli sur soi.

Vous estimez que « la crise en santé mentale arrivera très probablement après la crise biologique de la Covid-19 ». Comment pourrait-on agir dès à présent pour améliorer la situation ?

L’impact de tout le contexte qui entoure la crise virologique est aujourd’hui considéré comme potentiellement aussi important voire plus important que l’impact du virus lui-même. A ce stade, les estimations formulées indiquent que les perturbations psychologiques pourraient impacter un grand nombre d’individus et ce, sur une durée potentiellement plus longue que ce provoque le virus en tant que tel.

Le rapport à l’incertitude est parfois tel que des personnes qui étaient peu favorables aux mesures barrières instaurées par les autorités gouvernementales en viennent à les plébisciter. Plus nous avançons dans l’expérience de la crise sanitaire, plus nous avons une connaissance de l’efficacité des mesures possibles. Nous avons aussi besoin d’avoir des perspectives, et leur absence participe à un sentiment d’épuisement. Contourner l’évocation des incertitudes et des aspects négatifs peut paraître réconfortant à très court terme, mais pourrait s’avérer néfaste à long terme. Rien de mieux que de dire la vérité sur notre état de fonctionnement, même incertain, ainsi donner une échéance temporelle raisonnable à court terme…

En résumé il est important de donner un cap qui permet à chacun de savoir où l’on va, de réduire ainsi son niveau d’incertitude et de lui permettre de mieux gérer ses pensées et ses émotions. L’inverse peut participer à un climat de désespoir. C’est fondamental chez l’être humain d’être rassuré et de trouver des occasions de ressentir du plaisir dans son existence. Cela passe parfois par la mise en place d’objectifs atteignables (et qui peuvent paraître modestes), dont une satisfaction sera accessible à leur accomplissement.

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