Propos de chercheurs 2021

Courant 2020, la Fondation USMB a décidé de donner la parole aux chercheurs de l’Université Savoie Mont Blanc dans le cadre d’une chronique baptisée “Soigner des maux avec des mots”. Elle souhaitait, par ce biais, apporter un éclairage sur la crise complexe et totalement imprévisible que commençait à traverser notre pays, et plus largement le monde. Ces “Propos de chercheurs” se tournent à présent vers l’avenir, toujours avec le même objectif.

Télécharger en PDF

Aujourd’hui, Emmanuel Salim, doctorant au Laboratoire EDYTEM et vice-président du Collectif Perce-Neige* évoque cette drôle de pratique touristique qui se focalise sur les visites de sites en voie de disparition.

Emmanuel SALIM

Doctorant au laboratoire EDYTEM (Environnements, DYnamiques, TErritoires, Montagnes)

 

Jeudi 24 juin 2021

Qu’appelle-t-on tourisme de la dernière chance ?

Le tourisme de la dernière chance est une pratique touristique qui consiste à aller voir des paysages, des écosystèmes, ou tout élément principalement naturel, avant qu’ils ne disparaissent, le plus souvent sous l’effet du changement climatique. Ce terme est apparu en tant que concept il y a une dizaine d’années, notamment dans une étude sur l’impact du tourisme d’observation des ours polaires en Arctique canadien.

Il n’existe pas de liste exhaustive des écosystèmes concernés, mais on peut par exemple citer les grands glaciers alpins, les barrières de corail, les grands singes d’Afrique…

 

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au sujet ?

Mes recherches portent sur l’adaptation au changement climatique et ma thèse, sur le tourisme dans les grands sites glaciaires alpins. Je me concentre sur les effets du changement climatique en territoires de montagne, ses impacts sur les activités touristiques et sur les actions mises en œuvre par les acteurs pour améliorer leur résilience. Dans ce cadre, j’étudie notamment l’apparition du tourisme de la dernière chance autours des glaciers alpins, notamment la Mer de Glace.

 

Qu’est-ce qui caractérise les visiteurs de ces sites ?

Nous avons effectué une enquête au cours de l’été 2019 sur six grands sites glaciaires : le glacier de Bionnassay (Mont Blanc), le glacier Blanc (Écrins), les glaciers du Rhône (Valais) et d’Aletsch (le plus grand des Alpes, Valais), celui de Pasterze (le plus grand d’Autriche) et la Mer de Glace (le plus grand glacier français). L’idée était d’étudier comment le changement climatique impactait les motivations des visiteurs. L’urgence de voir, constater le retrait glaciaire, comprendre ce que le changement climatique veut dire ainsi que la volonté d’en témoigner font partie des nouvelles raisons de ces visites, mais elles ne sont pas les seules. Les touristes viennent aussi pour le paysage, pour le côté pleine nature, ce qui est un classique de ce type de tourisme.

 

Sont-ils pleinement conscients de l’impact du changement climatique ?

Oui, et ce qui est paradoxal, c’est que toutes les enquêtes menées autour du tourisme de la dernière chance montrent que plus les visiteurs de ces sites sont conscients du changement climatique et de leurs impacts sur leur environnement, plus ils sont disposés à parcourir des dizaines de milliers de kilomètres pour voir ces éléments avant leur disparition. Pour autant, une étude récente montre qu’ils restent assez peu conscients des conséquences écologiques de leur trajet pour arriver sur les lieux. Pour aller plus loin, nous avons mené une deuxième enquête durant l’été 2020 pour voir comment le paysage qu’ils découvrent impacte leur perception du changement climatique et influence leur intention d’agir pour l’environnement. Les émotions les plus ressenties sont la tristesse et la colère et plus elles sont ressenties, plus les intentions d’agir sont grandes. Par ailleurs, cette étude montre que plus les visiteurs perçoivent les effets du changement climatique dans le paysage, plus leur intention d’agir est forte.

Nous allons par ailleurs mener une troisième étude cet été pour savoir comment s’effectue le transfert de connaissances alors que les centres d’interprétations glaciaires se multiplient sur site. L’objectif est également de comprendre comment le discours scientifique est intégré par les visiteurs afin que les informations fournies permettent au mieux de décrire les conséquences parfois complexes du changement climatique. Par exemple, les journées sur le terrain ont montré que certains visiteurs se disaient rassurés de savoir qu’il y avait eu d’autres épisodes de variations climatiques par le passé et en déduisaient que finalement, la situation actuelle n’était pas si grave.

 

Quid de l’impact de ces visites sur les sites ?

D’une manière générale, sur un site très fréquenté comme celui de la Mer de Glace (environ un demi-million de visiteurs chaque année), des aménagements ont été mis en place pour permettre de respecter au mieux l’environnement. Mais le réchauffement climatique génère des risques en matière de sécurité. La fonte du permafrost et le retrait glaciaire déstabilisent ainsi les moraines et favorisent les chutes de pierres.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’adaptation du tourisme au changement climatique. Même si les sites évoluent en fonction des fluctuations glaciaires depuis “toujours”, l’occurrence des processus géomorphologiques est désormais plus fréquente et leurs conséquences plus intenses. Des sites alors très fréquentés comme la grande arche de l’Arveyron dans le massif du mont Blanc n’existent plus, des itinéraires comme la traversée Montenvers-Chapeau sont aujourd’hui inaccessibles et la perte d’épaisseur du glacier complique chaque année davantage l’accès à la Mer de Glace.

 

Et pour les sites lointains ?

Le problème est bien sûr différent. Réguler la fréquentation a été nécessaire pour observer les ours polaires par exemple comme les grands singes en Afrique. Paradoxalement, le développement de ce tourisme de la dernière chance peut permettre d’augmenter la conscience environnementale des visiteurs, leur compréhension du changement climatique et leur intention d’agir.  

Télécharger en PDF

Aujourd’hui Christine Piot, chercheuse au laboratoire EDYTEM, spécialiste en chimie environnementale, détaille ce qui singularise la pollution de l’air sur notre territoire alors que démarre un nouveau projet de recherche sur ce thème dans le massif du mont Blanc.

 

Christine Piot est maître de conférences à l’UFR Sciences et Montagne – USMB. Chercheuse au laboratoire EDYTEM (Environnements DYnamiques TErritoires Montagnes) et spécialiste en chimie environnementale. Travaille essentiellement sur les POP, Polluants Organiques Persistants, en milieu de montagne.

Portrait de femmes de science de l’USMB

 
Jeudi 11 juin 2021

Qu’est-ce qui caractérise la pollution de l’air en Savoie Mont Blanc ?

Nous sommes sur un territoire qui se singularise par des épisodes de pollution de l’air aux particules fines en hiver. Les raisons ? La géographie de nos vallées qui impacte la circulation des masses d’air et une météo froide et humide qui favorise la concentration aux particules fines. La vallée de l’Arve, en Haute-Savoie, également densément peuplée, est principalement concernée et, dans une moindre mesure, celle de la Maurienne.En hiver, la concentration en particules fines est supérieure à celle de Paris dans la vallée de l’Arve.

Quelles sont les causes ?

En hiver, le chauffage au bois est la première source d’émission de particules fines. Et de loin.  Il représente jusqu’à 80 % de ces émissions et ce, depuis que nous étudions cette problématique (fin des années 90).Contrairement à ce que beaucoup pensent, les poids lourds, qui empruntent cet axe pour rejoindre le tunnel du mont Blanc, ne sont donc pas la première cause de cette pollution. On estime qu’ils sont responsables d’environ 15 % des émissions, un pourcentage qui tend à diminuer légèrement en raison de l’évolution du parc routier vers des véhicules moins polluants.En témoigne l’étude que nous avons mené en 1999, lors de la fermeture du tunnel du mont Blanc à la suite du grave incendie. Alors que le trafic était dévié vers le tunnel du Fréjus, nous n’avons pas constaté de baisse notable de la concentration en particules fines dans la vallée de l’Arve. En 2020, pendant le premier confinement, alors que la circulation était pratiquement à l’arrêt, il en a été de même.Quant aux entreprises, les principaux émetteurs ont d’ores et déjà investi sur le traitement des fumées.

Quid de la prise en compte de cette problématique ?

Elle existe depuis une dizaine d’années et j’ai l’impression que les territoires s’emparent de plus en plus de la question. Le plan de protection établi pour la vallée de l’Arve en 2012 incite ainsi, par des aides, au remplacement des chauffages d’appoint au bois et de tous les appareils de chauffage au bois installés avant 2002. Les actions ne se traduisent pas encore vraiment dans les faits, la machine est longue à se mettre en route.D’une manière générale, le point bloquant est d’arriver à convaincre la population à changer de pratique. Pour tenter d’y remédier, nous allons par exemple lancer sur le Grand Chambéry un projet de sciences collaboratives via une campagne de mesures associant 30 résidents. Nous allons leur fournir des capteurs pour qu’ils mesurent eux-mêmes les taux de particules fines.

Vous avez également travaillé avec la Communauté de communes Cœur de Savoie et les professionnels de la viticulture sur la question du brûlage à l’air libre des déchets viticoles sur le territoire Savoie Mont Blanc…

Effectivement. Dans le cadre du projet Vitivalo, et à la suite de l’arrêté préfectoral interdisant la pratique du brûlage à l’air libre des déchets viticoles de 2017, nous avons mesuré l’impact de cette pratique. Nous avons démontré qu’elle était effectivement polluante et nous avons mené un gros travail de sensibilisation. La population viticole s’est vraiment impliquée. Nous avons pu proposer une alternative après avoir mené une expérimentation qui a démontré que ce type de déchets était acceptable en stations de compostage. Depuis, nous avons constaté un vrai changement.

Vous êtes partie prenante du projet Explor’Air qui vient d’être lancé en partenariat avec la Fondation USMB, notamment pour connaître la qualité de l’air actuelle et passée à proximité du mont Blanc et compléter les mesures de polluants atmosphériques. Quel a été l’élément déclencheur de ce programme et son calendrier ?

Nous avons jusqu’alors beaucoup travaillé en vallée et au plus proche de la population. Nous souhaitons aujourd’hui aller plus loin sur la connaissance. Nous allons déployer des mini-stations à partir de cet été pour mesurer la qualité de l’air actuelle en altitude. Et ce pendant deux ans. Le point le plus haut sera sans doute celui de l’Aiguille du Midi. Nous allons par ailleurs prélever des échantillons neige et glace en face nord du mont Blanc du Tacul pour les analyser. Nous devrions avoir des premiers résultats à l’automne 2022, au terme des quatre premières saisons d’étude.

 

Télécharger en PDF

Aujourd’hui, Hervé Boileau, maître de conférence à l’école d’ingénieurs Polytech Annecy-Chambéry, évoque toute l’importance que doit prendre le transfert de matière et d’énergie entre activités industrielles pour entrer dans un cercle plus vertueux. À l’heure où, l’accès aux ressources et à l’énergie risque de devenir de plus en plus complexe et coûteux, la prise de conscience doit s’accélérer.

Hervé Boileau est Maître de conférence à l’école d’ingénieurs Polytech Annecy-Chambéry et chercheur au Laboratoire Optimisation de la Conception et Ingénierie de l’Environnement (LOCIE) de l’Université Savoie Mont Blanc.
 
Mardi 25 mai 2021

Tout d’abord, l’écologie industrielle, c’est quoi ?

L’écologie industrielle consiste à voir l’activité économique comme un écosystème. Chaque contributeur a des besoins et des pistes à proposer pour économiser la ressource.

Ce modèle appliqué à l’économie vient des pays du Nord. De manière opérationnelle, les transferts de matière et d’énergie entre les activités industrielles ont été mis en pratique dans le parc industriel de Kalundborg, ville portuaire du Danemark, il y a déjà une trentaine d’années. L’objectif est double : en amont, économiser de la ressource et, en aval, limiter l’impact sur l’environnement. La chaleur fatale, c’est-à-dire de la chaleur résiduelle issue d’un four par exemple, et non utilisée, peut ainsi être recyclée pour des opérations de séchage. Aujourd’hui, le procédé pourrait même se décliner chez les particuliers.  À l’image d’un panneau publicitaire placé dans son jardin et loué, on propose à la location ses radiateurs équipés de microprocesseurs au service de data centers dont la chaleur fatale chauffe le logement.

 

La pandémie a-t-elle accéléré cet usage ?

La pandémie n’accélère pas forcément l’usage en tant que tel, mais elle fait se poser les bonnes questions quant à la relocalisation de la production par exemple. Par ricochet, on va forcément entrer dans un cercle plus vertueux.

Il en est de même du changement climatique.  A partir du moment où la ressource neuve s’amenuise et/ou coûte trop cher, le système s’inverse et oblige à trouver des solutions alternatives. Aujourd’hui une entreprise qui consomme beaucoup d’eau peut développer un fonctionnement en circuit fermé. On en a peu parlé à l’époque, mais déjà en août 2003, la baisse du niveau de la Loire avait entraîné un ralentissement de la puissance des centrales nucléaires situées le long du fleuve en raison d’un manque d’eau de refroidissement. Et c’est vrai partout et pour tout. Il nous faut adapter la consommation à la disponibilité de la ressource, pas l’inverse.

 

Vos recherches vous ont d’ailleurs conduit à vous pencher plus particulièrement sur le secteur de l’hôtellerie…

Nous travaillons effectivement sur la performance énergétique et environnementale de l’hôtellerie dans le cadre d’un programme européen Interreg franco-suisse. L’objectif est de répondre aux attentes de l’hôtellerie familiale de moyenne montagne. Nous étudions l’aspect énergie certes, mais aussi les comportements de la clientèle.

Le pilotage du projet est multidisciplinaire et décloisonné.  C’est un fonctionnement que nous devrions avoir pour tous les secteurs : il faut comprendre que l’écologie industrielle est systémique et qu’il faut avoir la vision la plus large possible.

 

Qu’en est-il de la prise de conscience ?

Si les industriels agissent plus en réaction qu’en action prospective, les acteurs économiques commencent à venir à l’écologie industrielle, sans forcément s’en rendre compte, par la gestion de leurs zones d’activité. Et ce, en favorisant l’implantation d’activités complémentaires.

Prenons un exemple dans l’actualité : la Chapelle Darblay, près de Rouen : l’usine centenaire de fabrication de papier 100 % recyclé, menacée de fermeture, pourrait fabriquer des cartons d’emballage pour le centre logistique d’Amazon qui doit s’installer à proximité. C’est ça une vision systémique.

 

C’est justement cette vision pluridisciplinaire que va promouvoir le diplôme d’ingénieur spécialité “Écologie Industrielle”, proposé à partir de la rentrée prochaine au Bourget-du-Lac ?

Ce diplôme, validé par la commission des titres d’ingénieurs, est effectivement à la croisée des chemins de plusieurs disciplines. Il intègrera notamment une partie consacrée à la connaissance du territoire, à son fonctionnement, de façon à ce que les étudiants comprennent les interactions, les jeux d’acteurs et qu’ils puissent ainsi avoir une vision globale le jour où ils seront en entreprise. La première promotion accueillera 24 étudiants à partir du 7 septembre. C’est la première et unique formation d’ingénieur en Écologie Industrielle de France, le nom de la spécialité ayant été créé à l’occasion de l’analyse de notre dossier.

Cette thématique fait d’ailleurs écho à la Chaire Économie environnementale.  Lancée il y a un an par l’Agglomération du Grand Annecy et l’Université Savoie Mont Blanc, sous le pilotage de la Fondation de l’Université Savoie Mont Blanc, elle veut développer une voie économique innovante, adaptée aux enjeux du réchauffement climatique comme à la dégradation des écosystèmes. Elle souhaite ainsi inventer de nouveaux modèles économiques et métiers pour les entreprises.

Télécharger en PDF

Alors qu’Arnaud Carré animera le 29 avril, avec sa collègue Sonia Pellissier, un webinaire organisé par la Fondation USMB et Thésame sur le thème “1 an de crise sanitaire et psychologique, que reste-t-il de nos collectifs ?”, ce docteur en psychologie indique que « le pic de la crise de santé mentale arrivera très probablement après la crise biologique de la Covid-19 ».


->Webinnov #6: “ 1 an de crise sanitaire et psychologique, que reste-t-il de nos collectifs ? ” Jeudi 29 avril 2021 – 17h à 18h – en ligne<-


Arnaud Carré, maître de conférences au département de Psychologie, docteur en Psychologie, psychologue spécialisé en psychopathologie et en prévention au Laboratoire Inter-universitaire de Psychologie – Personnalité, Cognition, Changement Social (USMB, Univ. Grenoble Alpes, EA4145) dont il est le directeur adjoint.
 
Jeudi 22 avril 2021

Voici plus d’un an qu’a débuté la crise sanitaire liée à la Covid-19 en France. A-t-elle d’ores et déjà eu un impact au niveau de la santé mentale des individus ?

Nous avons encore du mal pour l’instant à mesurer concrètement et à évaluer la totalité des effets de cette crise.  Dans des pays mieux équipés en termes de veille sanitaire en santé mentale comme l’Australie ou les Etats-Unis, il ressort à court terme des premières études une hausse des épisodes neuropsychiatriques comme les troubles dépressifs, anxieux, les épisodes de stress, les insomnies, les altérations cognitives (attention, mémoire) …

Et en étudiant la manière dont se sont déroulées d’autres pandémies, les données soutiennent l’existence d’une problématique de santé mentale en plus de la problématique liée aux virus. La dimension psychopathologique de la crise se manifeste à distance, en rebond.

Constatez-vous quand même d’ores et déjà des effets ?

Nous distinguons deux niveaux pour ce qui est de l’effet de la crise actuelle sur la santé mentale : l’impact de la peur du Coronavirus (sa contagiosité, sa létalité, son instabilité…) et l’impact de toutes les mesures barrières prises autour pour lutter contre ce virus encore difficile à maîtriser (confinement, chômage partiel…).  C’est quelque chose qui pèse d’ores et déjà beaucoup sur le bien-être et la santé mentale, et qui est majoré par les difficultés économiques et sociales, ou bien encore les activités sportives et culturelles, devenues temporairement inaccessibles.

Une récente série d’études, notamment parues dans la revue The Lancet Psychiatry, rapporte que les troubles dépressifs, anxieux et liés au stress sont plus importants chez les patients qui souffrent de la Covid, et plus encore chez ceux qui cumulent maladie et difficultés socio-économiques. Il s’agit donc d’un véritable enjeu aujourd’hui que de conduire des études épidémiologiques qui modélisent pleinement les facteurs capables d’impacter la santé mentale, dont les aspects socio-économiques. Nous nous engageons dans cette voie au laboratoire.

Par ailleurs, nous constatons aussi des affects négatifs corrélés à la peur du virus et qui semblent toujours bien présents avec de nouveaux facteurs dont il faut tenir compte depuis “la première vague”, comme l’apparition des variants, l’hésitation vaccinale… La vaccination créé l’espoir, mais suscite également des interrogations et inquiétudes. Nous pourrions ici formuler l’hypothèse que cela reflète des inégalités importantes en termes d’éducation, notamment à la santé et à la démarche scientifique.

Cette crise a accéléré la mise en place du télétravail et des relations à distance, mais aussi le repli sur soi, la recherche d’une sécurité à tout prix… Ne perdons-nous pas ainsi en esprit collectif ? 

 Cette crise est également une source de constats de paradoxes.  Pour plusieurs disciplines scientifiques, dont les sciences psychologiques, la pandémie représente un laboratoire à ciel ouvert. Elle donne accès à la complexité de phénomènes individuels et sociaux, tout comme  à ce qui relève de l’adaptation et de la résilience. 

Par exemple, la pandémie a permis de développer, voire de réinventer, des pratiques comme le télétravail dans de nombreux domaines. L’université, qui s’est transformée pour tout ou partie de ses activités en établissement académique distanciel, en est une illustration. La période que nous traversons a ainsi favorisé la découverte de nouveaux outils dans le domaine du numérique, elle a aussi parfois rendu les individus davantage maîtres de la gestion de leur temps et de leurs tâches. Elle semble permettre aussi de mettre en place de nouvelles manières de gérer les groupes ou d’instaurer de la cohésion. Dans les premiers retours d’ordre qualitatif, les collectifs paraissent rester assez soudés malgré la distanciation physique.  Mais il manque à ce jour, des vraies études d’impact sur ces pratiques, et plus spécifiquement sur les impacts en termes de qualité des relations interpersonnelles et leur régulation. A plus long terme, il s’agira aussi de mieux décrire et quantifier les effets des sentiments d’isolement et le repli sur soi.

Vous estimez que « la crise en santé mentale arrivera très probablement après la crise biologique de la Covid-19 ». Comment pourrait-on agir dès à présent pour améliorer la situation ?

L’impact de tout le contexte qui entoure la crise virologique est aujourd’hui considéré comme potentiellement aussi important voire plus important que l’impact du virus lui-même. A ce stade, les estimations formulées indiquent que les perturbations psychologiques pourraient impacter un grand nombre d’individus et ce, sur une durée potentiellement plus longue que ce provoque le virus en tant que tel.

Le rapport à l’incertitude est parfois tel que des personnes qui étaient peu favorables aux mesures barrières instaurées par les autorités gouvernementales en viennent à les plébisciter. Plus nous avançons dans l’expérience de la crise sanitaire, plus nous avons une connaissance de l’efficacité des mesures possibles. Nous avons aussi besoin d’avoir des perspectives, et leur absence participe à un sentiment d’épuisement. Contourner l’évocation des incertitudes et des aspects négatifs peut paraître réconfortant à très court terme, mais pourrait s’avérer néfaste à long terme. Rien de mieux que de dire la vérité sur notre état de fonctionnement, même incertain, ainsi donner une échéance temporelle raisonnable à court terme…

En résumé il est important de donner un cap qui permet à chacun de savoir où l’on va, de réduire ainsi son niveau d’incertitude et de lui permettre de mieux gérer ses pensées et ses émotions. L’inverse peut participer à un climat de désespoir. C’est fondamental chez l’être humain d’être rassuré et de trouver des occasions de ressentir du plaisir dans son existence. Cela passe parfois par la mise en place d’objectifs atteignables (et qui peuvent paraître modestes), dont une satisfaction sera accessible à leur accomplissement.

Télécharger en PDF

Aujourd’hui, Boris Bourgel, Maître de Conférences en sciences de gestion et auteur d’une thèse sur la performance sociétale (économique, sociale et environnementale) des stations de montagne, évoque les impacts à court et à plus long terme d’une saison “blanche” qui vire au noir.

Boris Bourgel

Maître de Conférences en sciences de gestion
Université Savoie Mont Blanc (USMB) /Institut de Recherche En Gestion et en Economie (IREGE).
 
Mardi 9 février 2021

C’est un véritable tsunami qui s’est abattu sur les stations de montagne en 2020, après la fermeture prématurée des domaines skiables en mars, puis la décision de ne pas ouvrir (pour l’instant) les remontées mécaniques sur la saison 2020/2021. Quid de l’impact de cette situation qui dépasse l’imagination

Je vois plusieurs impacts. Le premier est d’ordre économique. La saison 2019/2020 a été amputée de plusieurs semaines de fonctionnement et l’hiver 2020/2021 se déroule sans ski alpin, sans restaurants… Les pertes de recettes touristiques à court-terme sont colossales ; entre 4 et 6 milliards d’euros pour les stations de montagne de Savoie et de Haute-Savoie selon l’Agence Savoie Mont Blanc. Sur les années à venir, il faut s’attendre à d’importantes conséquences sur l’emploi et l’investissement pour l’ensemble de la filière, avec des reports et annulations de projets de développement et, possiblement, des faillites.

Le deuxième concerne la clientèle, ses habitudes et comportements de consommation. Compte tenu des conséquences de la crise sanitaire sur nos vies, il semble raisonnable de penser que certaines tendances de consommation déjà installées vont s’accélérer, telle que la prise en compte croissante de considérations environnementales et sociales dans l’acte d’achat. Il est également probable que de nouvelles préoccupations et de nouveaux comportements apparaissent chez les consommateurs. S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, un travail d’étude auprès de la clientèle apparait comme indispensable pour préparer l’après-crise.

Le troisième concerne les acteurs du tourisme et leur vision de l’avenir. La fermeture des remontées mécaniques se traduit différemment d’une station à l’autre ; certaines peuvent s’appuyer sur d’autres activités telles que le ski de fond, le ski de randonnées ou la luge alors que d’autres tentent de proposer des offres spéciales télétravail, par exemple. Mais dans l’ensemble, cette situation met en évidence la dépendance du tourisme de montagne au ski et l’incapacité des autres activités à générer autant de recettes et à accueillir autant de touristes, à ce jour. Si la prise de conscience de ce phénomène n’est pas nouvelle, la situation actuelle constitue un électro-choc et installe un sentiment d’urgence dans les stations au sein desquelles l’activité ski est menacée à court/moyen terme par le réchauffement climatique.

Finalement, il semble qu’à la crise sanitaire s’ajoute une sorte de « crise existentielle » pour le tourisme de montagne qui incite à accélérer le mouvement déjà amorcé de diversification de l’offre. Paradoxalement, les conséquences économiques de la crise et des mesures de protection sanitaires risquent fort de limiter les marges de manœuvre et de freiner cette transition vers de nouveaux modèles pour le tourisme de montagne.

Justement, la mise en place de business model durable dans les stations de sports d‘hiver est un de vos axes de recherche…

Mon travail de thèse, débuté en 2014, m’a amené à travailler sur la performance sociétale des stations de montagne (économique, sociale et environnementale) en réponse aux nombreux défis sociétaux auxquels elles sont confrontées (maturité du marché, impacts du réchauffement climatique, etc.). Le travail mené a montré qu’au-delà de la performance, ces défis questionne plus largement leur modèle. Dans le prolongement de ce travail, j’ai décidé de m’intéresser, avec d’autres collègues de l’IREGE, aux Business Models durables du tourisme de montagne.

La mise en œuvre d’un Business Model durable constitue une réponse volontaire et organisée aux défis sociétaux en question. Cette approche soulève des questions clés : quelle création de valeur économique, sociale et environnementale souhaite-t-on ? Pour quelle clientèle et pour quelles parties prenantes ? Quelle est la contribution de chaque acteur à cette création de valeur ? Existe-t-il des conflits de Business Model du point de l’offre (ex : conflits de positionnement) ou de la demande (ex : conflits d’usage) ?

Toutes les stations ne sont pas égales face aux défis évoqués, tout comme la crise que nous vivons ne les impacte pas de la même façon. Il n’y a donc pas de réponses uniques aux questions ci-dessus. Chaque station, en faisant l’examen de sa situation, peut construire le ou les Business Models durables qui lui paraissent les plus adaptés.

Et quid de la place du ski alpin ?

Aujourd’hui, le ski occupe une place centrale dans le tourisme de montagne. Après tout, la France reste l’une des principales destinations ski du monde et compte des stations de montagne disposant d’une offre ski exceptionnelle.
A plus long terme ? Chaque station apportera sa réponse à cette question. Là encore, il n’y a pas de modèle unique ; la dépendance à l’activité ski ne pose pas les mêmes problèmes partout. On peut imaginer que les stations de basse ou moyenne altitude, dont les niveaux d’enneigement sont davantage menacés par le réchauffement climatique, vont chercher à réduire leur dépendance au ski en diversifiant l’offre, notamment sur les autres saisons. Inversement, il semble légitime que les stations d’altitude continuent à proposer un modèle centré sur le ski en diversifiant leurs offres autour de cette activité.

Pour autant dites-vous, il faut relativiser l’impact de la crise Covid. Pourquoi ?

Malgré ses conséquences, la crise sanitaire ne peut se comparer aux défis sociétaux évoqués précédemment. D’une part, cette crise demeure un évènement qui, espérons-le, prendra fin prochainement. D’autre part, elle n’a pas le caractère structurant pour l’avenir du tourisme de montagne d’un enjeu comme le réchauffement climatique, par exemple. Ces défis étaient là avant, ils seront là après et ils ne sont pas en pause pendant cette crise. Les laisser de côté dans l’urgence de la crise me semble être une erreur qui reviendrait à perdre de vue le moyen/long terme.

Réalisé avec le soutien de :